Rechercher
  • annemarkyse

Le poisson

Mis à jour : 15 avr. 2019


Il avance dans l’eau claire, mû par un instinct ancestral, ses nageoires en mouvement, tout frétillant de vie, vers un avenir situé un peu plus loin dans le courant. Le soleil donne à l’eau des teintes irisées, il aime s’y mouvoir et jouer avec les taches de lumière. Parfois même, quand la journée a été bonne, qu’il a pu se nourrir à sa faim, que le destin a été clément – pas de prédateur en vue- ; il s’autorise à paresser un peu dans le soleil. Rester là, sans bouger, juste se nourrir de clarté et de chaleur... Oh, bien sûr il reste toujours en lui un soupçon de vigilance… Sournois sont parfois les prédateurs… Mais il aime accueillir tout le plein de ce présent, tout le doux de ces moments…


Lorsqu’arrive la nuit, comme à petits pas feutrés, et que s’éteint le soleil, vient une autre lumière, argentée celle-ci, parfois ténue, d’autres fois très brillante, qu’il observe, rêveur, depuis l’anfractuosité de la roche derrière laquelle il s’est blotti avec quelques-uns de ses congénères. Et ainsi rassuré sur la marche immuable du temps, il s’endort…


Un matin, un peu plus affamé que d’habitude, un peu plus imprudent peut-être, il ne se méfie pas du ver qui se tortille dans l’eau juste devant lui. Il happe l’appât. Trop tard ! Au bout de la ligne, il est une main d’homme qui remonte le fil. Blessé par l’hameçon qui rentre dans sa chair, il tente de se débattre, et plus encore lorsqu’il quitte l’eau pour se retrouver à l’air libre. Il a mal, il a peur. Le soleil semble plus criard ici, moins doux, plus chaud peut-être même. Ainsi est le monde de l’autre côté de la surface? Une main le saisit, le décroche de l’appât, le caresse, et c’en est presque tendre après la folle ascension verticale qui vient d’être la sienne. Mais cela ne dure pas. On le jette avec rudesse dans un seau d’eau où il se sent tout de suite très à l’étroit ; il n’ose plus bouger, il n’ose pas penser qu’il va mourir… Il repense avec nostalgie à l’eau de la rivière dans laquelle il était si bien hier encore, quand il ne savait pas combien vivre était beau…


Contre toute attente, le voilà de nouveau soulevé dans les airs, exhibé par une main puissante, admiré par des rires gras, soupesé, tâté, admiré… Le pêcheur prend pour lui la part de beauté de sa proie… Plus elle est belle, plus lui revient le mérite de l’avoir dénichée… Les flashs crépitent, la photographie gardera le souvenir de cette belle prise. Mais ce n’était qu’un jeu pour l’homme, qu’une confrontation de sa force avec celles de la nature. Il décide de remettre le poisson à l’eau…


On l’y jette sans ménagement. Tout groggy, affolé, avec encore dans la mâchoire et pour le reste de sa vie, le souvenir d’une blessure qui saigne et qu’il n’oubliera plus, il nage avec rage dans la rivière. Pas de cette rage coléreuse qui vous détruit de l’intérieur, non, mais de cette rage dynamique qui vous donne le goût de vivre. Le pêcheur ne le sait pas ou bien feint de l’ignorer, mais ce jour-là, il lui a rendu le parfum de la liberté…


Désormais, c’est habité par cet élan de vie qu’il avance dans le courant. Inévitablement, il se méfie un peu plus des ombres… Immanquablement, il choisit mieux sa nourriture. Mais il est en lui une joie immense, qu’il ne pouvait pas soupçonner auparavant… Celle d’être vivant… Celle d’être libre… Alors, de plus en plus souvent, dans le soleil, ou la grisaille, dans la lumière ou sous la pluie qui fait comme des remous dans l’eau, il danse. Il danse dans la rivière, il danse dans le courant, il est là, il est bien. Un jour lui vient en tête comme une évidence, que toutes les rivières se jettent à l’océan, et que peut-être venant d’une autre rivière et d’un autre courant, il est un autre poisson qui n’attend plus que lui pour une danse à deux…


Anne Markyse, 14 avril 2019

32 vues
  • Facebook

© 2023 by The Book Lover. Proudly created with Wix.com