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  • annemarkyse

Le papillon


Est-ce joli un papillon de mai ?

Je veux être un papillon de mai.

Des mois, des années que je tisse ma chrysalide.

Aujourd’hui, l’ouvrage est achevé. Il ne me reste plus qu’à vivre tout doucement de la lumière du soleil. Ă l’intérieur du cocon, c’est étrange, il règne une lumière diffuse. Je ne sais plus très bien si ce sont des rayons de soleil que ma toile a piégés ou si c’est de moi qu’ils naissent.

L’ouvrage est achevé. Je vais doucement refermer la porte sur le monde extérieur. J’ai accumulé tant de réserves du temps où j’étais chenille que j’ai là de quoi vivre jusqu’au printemps. Je meurs, je renais, je me métamorphose.

L’ouvrage est achevé ?

Pas tout à fait en vérité… je vais sculpter un papillon dans ma chair. Je sens déjà sous ma peau le frémissement de mes propres ailes.

Oui, dans ma chair, je vais sculpter un papillon. Et, comme l’artiste qui, avant de commencer son œuvre, caresse la matière première : le bois, la roche, le papier, l’effleure, la contemple, l’écoute, j’écoute mon corps. Je le caresse, je l’aime, je l’apprivoise.

Je ne change pas vraiment de corps. Je sculpte un papillon dans mon corps, de mon souffle puissant. Je ne nie pas mon ancienne vie. Je la prolonge. Je suis heureuse d’avoir été chenille.

Chenille, l’on m’a aimée. Pour ma ténacité, ma volonté, pour le sourire que je dessinais sur la feuille, en courbant mon corps, pour la goutte de rosée que je buvais le matin. Pour la promesse que je portais en moi d’un matin nouveau.

Chenille, l’on m’a aimée. Pour la fille, la femme, la mère, l’amie que je fus, que je suis encore d’ailleurs…

Papillon, l’on m’aimera encore. Parce que j’ai été chenille. Parce que la promesse deviendra liberté dans le vol du matin. Parce que je suivrai mon vœu d’étoile.

La chenille va s’assoupir, le papillon se révéler à lui-même. Mon corps sait comment il doit œuvrer. Je me donnerai naissance. Je serai un papillon de mai.

J’essaierai de ne pas me faire prendre dans les mailles d’un filet. J’en ai tant vu de papillons folâtres qui se faisaient surprendre. Leurs ailes ne danseront plus au soleil, leur sculpture se ternira, leur vie ne leur appartient plus qu’à demi. Un peuple de géants a refermé sur eux ses filets.

Je connaissais le chant d’amour de la chenille. On ne m’a pas appris le chant d’amour du papillon. Je l’inventerai moi-même.

Le vent joue avec mon cocon appendu à une branche de merisier. Une branche forte et solide que j’ai priée de me soutenir le temps d’un hiver. Passera l’hiver, reviendra le soleil. Si j’écoute attentivement, j’entendrai le chant de la sève qui court dans la branche au printemps.

Le vent berce mon cocon, comme on berce un enfant nouveau-né, avec infiniment de patience et de précaution.

Il faut de la patience quand on est en hiver pour sculpter un papillon de mai. Mais quel artiste a déjà prétendu se hâter ?

La branche de merisier ne me laissera pas tomber, le vent ne détruira pas mon ouvrage, la pluie ne viendra pas marteler avec trop d’insistance sur mon cocon de soie. J’ose croire que la nature m’attendra. C’est le temps passé pour la rose qui rend la rose si importante. Et c’est le temps offert au papillon qui rend le papillon si beau, n’est-ce pas ?

Anne Markyse

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