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  • annemarkyse

Le Dr Millepierre 2/2 (extrait de Trajectoires)


Le Dr Millepierre sortit de la maison, accompagné du père de Rose. Ce dernier lui serra la main un peu plus fort que d’habitude, et dans un souffle appuyé lui dit simplement « merci ».

Quand on est médecin généraliste au domicile d’un patient mourant…

… Il arrive qu’on se sente utile, parce qu’on a réussi à éviter une hospitalisation au patient/ parce qu’on a réussi à apaiser la mère/le frère/ la sœur/ le mari/ la femme/ qui n’en pouvaient plus/ parce qu’on a su trouver les mots pour soulager une angoisse/ parce qu’on a su désamorcer une situation tendue/ parce que l’injection que l’on a faite a réussi à soulager le patient qui avait mal depuis plusieurs jours/ parce qu’on l’a vu se tourner sur le côté et enfin pouvoir dormir.

On est content d’avoir tenu tête au radiothérapeute/ à l’oncologue/ à l’interniste qui voulait tenter un énième traitement. On ne peut s’empêcher de croire (et on a souvent raison) que le patient en serait déjà mort, on est content qu’il ait pu gagner un peu en qualité de vie, sans effets secondaires supplémentaires, sans trajets inutiles vers l’hôpital. On se dit qu’il a pu assister au baptême/ mariage/ anniversaire de son fils/ neveu/ frère/ cousin/ ami/ petit-fils. On se dit qu’il/ elle a gardé ses cheveux jusqu’au bout, et on sait que ce n’est pas secondaire.

On écoute la femme/ sœur/ mère du patient nous dire qu’il est mieux depuis qu’il suit tel traitement homéopathique/ phytothérapeutique/ énergétique/ ostéopathique/ « acupuncturique », … et on finit par se laisser convaincre…

On est content de connaître la famille depuis déjà deux ou trois générations. On se sent un peu chez soi dans cette maison où on a vu grandir les plus vieux – les plus jeunes pas tellement, maintenant on ne fait plus guère de visites à domicile, mais finalement la maison n’a guère changé, on y a gardé ses repères : toujours dans le tiroir de droite Madame Z vos médicaments ?

On reconnaît des odeurs un peu familières dans le couloir derrière l’arrière cuisine, on sait qu’aujourd’hui c’est jour de poisson, on sait aussi que le patient n’en voudra pas, et que sa femme reposera l’assiette d’un air triste sur le bord de la table, on sait déjà qu’on en profitera pour lui dire que la maladie s’est aggravée, que son mari est très fatigué, est-ce qu’elle va tenir le coup ou est-ce qu’elle souhaite une hospitalisation « de répit » ?

On sait déjà à qui est ce manteau posé sur la chaise –tiens la tante X est déjà arrivée -, on connaît par cœur les liens de parenté, on ne se mêle de rien, mais on observe sans surprise les familles où tout se passe bien et celles où on se déchire en paroles et en actes avant même la mort du patient.

On essaie de soulager les douleurs/ les essoufflements/ les diarrhées/ les hoquets/ les angoisses du patient. Et on est heureux quand on y arrive.

On passe du temps, beaucoup de temps à expliquer, soulager, consoler la famille et quand au moment de partir, la mère/ la femme/ la sœur/ le père/ le frère/ le cousin vous disent : « merci », comme à l’instant le père de Rose, on sait qu’on n’a pas été complètement mauvais.

Et quand on remonte dans sa voiture, on se dit qu’on fait vraiment fait un beau métier…

Même quand la patiente a 23 ans…

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