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Le Docteur Millepierre 1/2 (extrait de Trajectoires)


(à la manière de Martin Winckler et de Jaddo)


Le Dr Millepierre quitta, les épaules lourdes, le domicile de la jeune Rose. Il se sentait terriblement impuissant.

Quand on est médecin généraliste au domicile d’un patient mourant…

… On se sent seul, terriblement seul. En arrivant, on se donne du courage en serrant dans sa main droite sa sacoche de « docteur ». En repartant, c’est elle qui nous soutient du naufrage.

On ronchonne contre les cancérologues/ hématologues/ internistes/ cardiologues/ pneumologues qui n’ont pas fait de courrier de sortie et/ou ont laissé sortir le patient sans mot d’explication mais lui ont redonné un RDV pour dans trois mois/six mois/un an, tout en sachant pertinemment que d’ici là, il ne sera plus là…

On ronchonne contre les cancérologues/ hématologues/ internistes/ cardiologues/ pneumologues qui ont prescrit un bilan sanguin toutes les semaines/ une radiographie pulmonaire à faire en urgence alors que le patient sort juste de l’hôpital/ un contrôle échographique alors que le premier cabinet d’échographie valable est à une demi-heure de route…

On ronchonne contre les cancérologues/ hématologues/ internistes/ cardiologues/ pneumologues qui ont prescrit une énième ligne de « chimiothérapie compassionnelle » (sic !) alors qu’ils savent pertinemment que leur traitement ne sauvera pas le patient, qu’au mieux il ne fera rien mais qu’au pire (et c’est le cas le plus fréquent), le patient va mourir avec les effets secondaires du traitement.

Mais en même temps, on se sent petit, petit, petit. On n’est que le médecin généraliste… Qu’est-ce qu’ils en ont à faire à l’hôpital que l’on sache que Madame B habite au troisième étage sans ascenseur/ que sa fille soit alcoolique et loge chez elle/ que monsieur K ne prenne plus son traitement depuis déjà trois semaines (c’est d’ailleurs pour cela qu’on l’avait adressé à l’hôpital… il est ressorti avec le même traitement…)/ que Rose ait un chat et qu’il dorme avec elle…

On retient sa respiration en passant dans le couloir, on arrive dans la chambre, on se présente devant le patient avec le sourire. On essaie de ne pas lui montrer que chez lui, ça sent désormais les selles/ l’urine/ la sueur/ la mort…

On essaie de soulager les douleurs/ les essoufflements/ les diarrhées/ les hoquets/ les angoisses du patient. On y arrive parfois, mais pas toujours.

On passe du temps, beaucoup de temps à expliquer, soulager, consoler la famille et quand au moment de partir, la mère/ la femme/ la sœur/ le père/ le frère/ le cousin vous disent : « vous croyez qu’il/elle va guérir ? » on se dit qu’on n’a pas avancé beaucoup, qu’il faudra tout recommencer la prochaine fois, être plus clair peut-être, préférer les mots « aggravation » et « fin de vie » à ceux de « stabilisation » ou « rémission ». Au fond, on se dit qu’on n’a voulu que se protéger soi-même…

On oublie de faire payer, ou bien on fait payer mais on est un peu gêné.

Et quand on remonte dans sa voiture, on se dit qu’on fait vraiment fait un sale métier…

Encore plus quand la patiente a 23 ans…


(Photographie Anne Markyse)

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